"Ça a été une période très sombre" – Thanasi Kokkinakis

Non seulement Thanasi Kokkinakis s’exprime très bien, mais c’est aussi l’un des athlètes les plus gentils qui soient. Et il reconnaît ouvertement que cela peut être un problème.

« Si vous voulez être le meilleur, mieux vaut ne pas être trop détendu, ni trop sympathique », admet-il. « Il faut trouver le bon équilibre. Je ne l’ai sans doute pas toujours trouvé, mais être trop strict ne me réussit pas. Si je suis trop concentré ou trop sérieux, j’ai plus de difficultés. Je dois être moi-même et montrer ma vraie personnalité, tout en gardant la concentration nécessaire. Je crois que j’y arrive de mieux en mieux. »
 

Longtemps considéré comme l’un des joueurs les plus prometteurs, Kokkinakis a été repéré à l’âge de 12 ans par Seth McKinley, Directeur du marketing sportif chez Babolat, lors du tournoi Eddie Herr, l’un des événements les plus importants du circuit junior mondial. Il jouait déjà depuis trois ans avec la raquette Babolat que son père lui avait offert.

Seth McKinley se souvient très bien de ce jour-là. « Thanasi jouait sur le dernier court, presque dans un coin de l’IMG Academy », se rappelle-t-il. « J’ai vu ce gamin servir et faire des reprises de volée, ce qui est très rare à cet âge, et je suis resté pour l’observer. J’ai été impressionné par son jeu agressif et par son comportement sur le court, surtout compte tenu de sa jeunesse. Une dizaine de jours plus tard il a signé son premier contrat avec Babolat, à l’Orange Bowl, et il ne nous a pas quittés depuis. »

Des blessures de la tête aux pieds
 

Malgré son potentiel, les blessures à répétition ont freiné la progression de ce grand Australien d’origine grecque. Il a subi une opération de l’épaule fin 2015, à l’âge de 19 ans, alors qu’il avait atteint la 69e place du classement ATP. En 2016 et 2017, il a été miné par d’autres problèmes à l’épaule et par des douleurs abdominales. L’année 2018 s’annonçait sous de meilleurs auspices : il a battu Roger Federer (n° 1 mondial à l’époque) au tournoi de Miami. Mais, rattrapé par des blessures à la cheville et au genou et toujours gêné par son épaule, il a commencé à désespérer.

Les règles strictes mises en place par l’Australie pour lutter contre la pandémie l’ont empêché de concourir et de retrouver sa forme et sa combativité, car il était très difficile de quitter le pays et encore plus compliqué d’y revenir. Mais au premier semestre 2021, son acharnement a fini par payer. Il a remporté un tour à l’Open d’Australie avant d’obliger Stefanos Tsitsipas à batailler pendant cinq sets pour le battre. Il s’est ensuite rendu à l’étranger pour participer à plusieurs tournois sur terre battue. Il a peu à peu amélioré ses résultats pendant cette campagne jusqu’à remporter un tournoi de l’ATP Challenger Tour à Biella, en Italie.

« À cause des blessures je n'ai jamais joué une saison complète », raconte-t-il. « Alors je ne sais pas vraiment où se situe mon meilleur niveau. Ce qui compte pour moi c'est d’être ni trop haut, ni trop bas. J'ai l'impression de faire les efforts nécessaires, et ils commencent à payer mais je dois continuer à travailler et j'espère que le bout du tunnel n'est plus très loin. »

Ces efforts consistent en partie à renforcer son corps pour réduire le risque de blessures. Après avoir collaboré avec plusieurs préparateurs physiques, il fait aujourd’hui appel aux services de Jona Segal, qui travaille en temps normal pour l'équipe de football australien de North Melbourne. Segal prépare les programmes de Kokkinakis puis charge les exercices et les modules d’entraînement sur une application, avec des vidéos pour lui montrer comment bien réaliser chaque exercice. Kokkinakis peut ainsi poursuivre son travail de préparation physique, d’une bulle sanitaire à l’autre.

Parler des moments difficiles

 

« Je commence à découvrir ce qui fonctionne pour moi et ce qui va me permettre de tenir plus longtemps sur le court », explique-t-il. « Je commence aussi à savoir ce que je dois faire. Ces expériences m'ont fait progresser physiquement et mentalement. Je suis aujourd'hui mieux informé sur le travail à effectuer en salle de sport et je connais mieux mon corps. »

Mais c'est surtout sur le plan mental que Kokkinakis impressionne le monde du tennis. Il a tellement donné pour le sport que ses blessures de la tête aux pieds lui ont fait traverser des moments très difficiles. Il a gardé pour lui la plupart de ses sentiments et de ses impressions jusqu'à une interview à la radio pendant l'édition 2021 de l'Open d'Australie, au cours de laquelle il a abordé les problèmes psychologiques contre lesquels il avait dû lutter. Cela a déclenché des réactions très positives qui lui ont donné le courage de parler davantage des périodes de dépression qu'il a traversées lors d'un podcast mis en ligne juste après le tournoi.

« Les commentaires sur ce podcast ont été très positifs », reconnaît-il. « Beaucoup d’auditeurs ont été touchés et se sont sentis concernés. Tout le monde ne vit pas ce genre de choses, mais la plupart des gens y sont confrontés un jour ou l’autre. Pour moi, ça a été une période très sombre. J’en avais parlé à ma famille mais jamais au public, alors quand j'ai senti que j'étais prêt à toucher plus de monde sur une plateforme plus vaste je me suis dit qu'il fallait oser. Et je ne regrette rien. Quelques joueurs sont venus me voir à Miami pour me dire qu'ils ne savaient pas que j'avais traversé ces épreuves et pour me remercier de partager mon expérience. Si ce que je fais peux aider ne serait-ce qu’une personne, alors ça en vaut la peine. » 

Faire l'expérience des côtés difficiles de la vie et s'en sortir a toutefois un inconvénient : le risque d’une perte de combativité. « Cela peut atténuer la motivation », admet-il. « Mais une fois que vous êtes de nouveau sur le court tout cela passe à l'arrière-plan. Le tennis peut être une bonne distraction. Ou une mauvaise, je ne sais pas ! Mais il m'a permis de simplifier mes objectifs. Je veux exploiter pleinement mon potentiel. Même si je ne sais pas encore exactement ce qu’il vaut. Avec un peu de chance il est plutôt élevé. Quoi qu’il en soit, je veux quitter le monde du tennis sans avoir de regrets. »

Tous les efforts que l'Australien fait en ce moment le préparent à cet instant, à ce coup de chance qui déclenchera une amélioration soudaine de ses résultats. Kokkinakis continue à faire preuve de patience mais il l’annonce : « On ne sait jamais quand ce moment viendra, mais dans tous les cas je serai prêt. »